Interview d'Adrien Welsh, secrétaire du Parti communiste du Québec au journal People's voice : source.

Dans le contexte de la montée en importance du Parti québécois (PQ), la volonté de François Legault de doter le Québec d’une constitution a suscité de nombreux débats au Canada anglophone. Mais il existe un faible niveau de compréhension de ce que cela signifie, en particulier pour la classe ouvrière et la lutte pour le socialisme. People’s Voice s’est entretenu avec le dirigeant du Parti communiste du Québec, Adrien Welsh, qui a partagé son analyse de la situation.

L’Assemblée nationale débat actuellement du projet de loi 1, la Loi sur la Constitution du Québec, qui a été présentée à la fin de l’année dernière par le premier ministre de l’époque, François Legault. Pouvez-vous décrire cette législation ?

 Il y a environ un an, le premier ministre François Legault a demandé à son Conseil exécutif de préparer une « loi des lois » qui protégerait certaines caractéristiques particulières du Québec. Ce qui en est ressorti, c’est ce projet de constitution du Québec, sous la forme du projet de loi 1.

Toute la rédaction s’est faite à huis clos – ni l’Assemblée nationale, ni les mouvements ouvriers et populaires n’ont été consultés, encore moins une assemblée constituante. Il me semble que si l’on veut « protéger » l’identité du Québec, une loi aussi fondamentale devrait être débattue publiquement. Du début à la fin, tant dans son contenu que dans son processus, cette constitution est une imposture et n’a aucune légitimité. Cela dit, il est aussi vrai qu’aucune des constitutions sous lesquelles les peuples ou les nations du Canada ont vécu n’a été élaborée par un processus populaire et démocratique.

Le peuple québécois a mené une longue lutte pour une solution démocratique à la question nationale. Pourtant, nous avons ici Legault, un nationaliste autoproclamé et ancien ministre du PQ, qui manipule la volonté démocratique du peuple pour produire un texte appelé « Constitution du Québec », qui grave en réalité dans le marbre les exigences du capital monopoliste.

L’idée d’une constitution peut sembler attrayante pour de nombreux Québécois qui souhaitent que leur « province » soit reconnue comme une nation, mais ce projet de loi produit l’effet inverse. Il interdit à toute entité recevant des fonds publics québécois de contester la légalité d’une loi. Il oppose les droits collectifs aux droits humains individuels fondamentaux en plaçant les « droits de la nation » au-dessus de la Charte québécoise des droits et libertés, qui est sans doute plus large dans sa portée que son équivalent canadien.

Il ne faut pas se laisser tromper. Cette pseudo-constitution entraînera davantage de discrimination et davantage de pertes d’emplois tout cela sous prétexte de « protéger le Québec ». Au final, les capitalistes québécois s’enrichissent aux dépens de la classe ouvrière.

Cerise sur le gâteau, la question nationale n’est pas du tout résolue, mais utilisée par la classe dirigeante pour ses propres intérêts de division !

Ce que fait réellement ce projet de loi, c’est créer une clause dérogatoire hypertrophiée, réduisant le Canada à une coquille vide dans laquelle chaque province peut faire ce qui correspond à ses intérêts capitalistes particuliers. Au lieu que le Canada devienne le 51e État américain, il deviendrait 10 nouveaux États.

Cela montre pourquoi le Parti communiste du Québec (PCQ) s’oppose à cette imposture de constitution.

Une constitution québécoise est pourtant une revendication du PCQ depuis 1965. Que signifie un tel processus pour la question nationale et le droit à l’autodétermination ?

Le PCQ a appelé à une constitution québécoise dans le Manifeste issu de son 2e congrès en 1967. Mais, au lieu de servir les intérêts du capital monopoliste, la proposition du PCQ vise à unir les forces ouvrières et démocratiques contre celui-ci.

La question nationale au Québec, comme dans toutes les nations opprimées, possède un potentiel anti-monopoliste et anti-impérialiste ; la tâche des communistes est donc de mobiliser les éléments progressistes tout en isolant les forces réactionnaires.

Une véritable constitution québécoise offrirait un levier dans la lutte pour une nouvelle constitution canadienne démocratique, garantissant le droit à l’autodétermination – y compris le droit à la sécession – pour le Québec et toutes les nations au Canada.

Voici ce qu’écrivait le PCQ dans un mémoire présenté au Comité spécial sur la Constitution du Canada en mai 1971 :
« Ayant ainsi établi un contrôle souverain sur leur propre État dans les domaines d’intérêt national vital [c’est-à-dire une constitution québécoise], le peuple du Québec sera en mesure d’imposer des négociations d’égal à égal avec les représentants du Canada anglais afin d’élaborer un nouveau pacte confédéral, une nouvelle Constitution pour le Canada. »

Nous voyons une constitution québécoise comme faisant partie de la revendication populaire pour une solution démocratique à la question nationale, et comme un moyen de mobiliser une alliance anti-monopoliste et anti-impérialiste.

Mais le gouvernement de la Coalition Avenir Québec (CAQ) fait exactement le contraire, en utilisant la question nationale pour faire avancer les intérêts de classe du capital monopoliste. Leur projet flatte les tendances séparatistes et risque de pousser la classe ouvrière – du Québec, du Canada anglophone ainsi que des nations et peuples autochtones – dans les bras de Trump ou de tout autre président américain.

Pouvez-vous préciser en quoi la proposition du PCQ diffère de celle de la CAQ ?

Je tiens à souligner que l’idée d’une constitution québécoise n’est pas du tout aussi farfelue que le suggèrent les médias anglophones – après tout, la Colombie-Britannique possède une constitution provinciale. Mais notre proposition diffère sur trois points majeurs.

Premièrement, elle est populaire et démocratique, car elle serait élaborée par une assemblée constituante élue démocratiquement.

Deuxièmement, elle ne compléterait pas ni ne serait fondée sur la constitution actuelle du Canada, mais constituerait plutôt une contestation démocratique de ce document. Elle appellerait à une nouvelle constitution pour l’ensemble du Canada, reconnaissant le droit des nations à l’autodétermination, y compris le droit à la sécession.

Troisièmement, nous défendons les droits nationaux du Québec, qui sont démocratiques. Cela diffère de la vision nationaliste étroite actuelle, qui définit le Québec et les Québécois de manière ethnique restrictive. Notre vision considère ce processus comme une voie potentielle pour que le Canada devienne une force anti-impérialiste.

 

Quelles forces au Québec s’opposent à cette loi ?

Malheureusement, il y a peu ou pas d’opposition à cette pseudo-constitution. Certes, Québec solidaire s’est opposé au fait que les peuples autochtones se soient vu refuser l’accès à l’Assemblée nationale ; mais en agissant ainsi, ils ont en réalité manifesté un soutien objectif au projet de loi.

Aucune des forces politiques représentées à l’Assemblée nationale ne s’y oppose. Aucune des centrales syndicales n’ose exprimer son opposition. Il en va de même pour le mouvement étudiant et les différents mouvements démocratiques.

Malheureusement, beaucoup de gens espèrent qu’une fois Legault parti, ses politiques disparaîtront avec lui. Mais rien n’est plus faux. Les mesures de la CAQ ne seront pas démantelées – le PQ et QS eux-mêmes aspirent à l’indépendance, tandis que les libéraux et l’extrême droite se réjouissent à l’idée de continuer à les utiliser au profit du capitalisme monopoliste d’État au Québec.

La seule opposition est celle du Parti communiste. Nous sommes les seuls à proposer réellement une nouvelle constitution pour le Québec, une constitution démocratique qui obligerait le Canada à établir un nouveau pacte entre les nations du pays, fondé sur un partenariat égal et volontaire.

Que signifie la question nationale pour la classe ouvrière et la lutte pour le socialisme ?

Pour les travailleurs de tout le Canada – qu’ils soient québécois, autochtones, acadiens ou issus du Canada anglophone – la question nationale est fondamentale. Certains peuvent penser qu’un référendum n’a rien à voir avec les autres nations, mais il les concerne toutes.

Le Canada est vulnérable face aux États-Unis, et quiconque pense que la séparation est le meilleur moyen de renforcer la lutte contre l’impérialisme américain ne comprend rien aux bases de ce combat. Un Québec indépendant contraindrait non seulement la classe ouvrière de notre nation à devenir subordonnée aux États-Unis, mais cela aurait le même impact sur la classe ouvrière dans le reste du Canada. Voilà pour l’internationalisme !

Particulièrement dans le contexte actuel d’un impérialisme américain de plus en plus agressif, les classes ouvrières du Québec et des autres nations du Canada ont beaucoup en commun face au capitalisme monopoliste d’État et à l’impérialisme. Cependant, pour lutter ensemble, elles doivent être unies sur un pied d’égalité – on ne peut pas mener une lutte commune si l’on est divisé par l’oppression. C’est là toute l’importance d’une constitution québécoise – une constitution véritable et démocratique qui permettra un nouveau partenariat égal entre toutes les nations composant ce pays.

Quel impact cela a-t-il sur le rôle du PCQ lors des prochaines élections au Québec ?

À l’approche des élections d’octobre, beaucoup considèrent que le principal danger serait un éventuel référendum menant à la séparation du Québec. Mais en réalité, le principal danger est le statu quo et ceux qui le défendent.

Legault veut une pseudo-constitution qui consolidera le pouvoir du capital monopoliste, tant canadien que québécois. À travers le projet de loi 1, il cherche à ancrer ses politiques antidémocratiques de manière à ce qu’aucun autre parti politique ne les démantèle une fois élu.

C’est pourquoi le Parti communiste du Québec présentera 10 candidats aux prochaines élections. Nous ne serons pas le « parti anti-CAQ » – nous serons le parti, le seul parti, à s’attaquer au capitalisme monopoliste d’État. Faire campagne pour une véritable assemblée constituante nous permettra de construire des ponts avec les forces progressistes dans notre lutte commune contre l’impérialisme, pour la paix et la souveraineté.

La souveraineté du Canada ne peut être réalisée que par la souveraineté du Québec et des autres nations et peuples opprimés du pays – et l’inverse est également vrai.

Et cela souligne la nécessité d’une nouvelle constitution.

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