90 ans après le coup d'état franquiste, refusons le discours de la "tragédie fraternelle"
19 août 2026Communiqué du bureau politique du PCTE (Parti Communiste des Travailleurs Espagnols) à l'occasion des 90 ans du coup d'état fasciste en Espagne. La commémoration de l'engagement républicain et de la solidarité internationale des travailleurs est plus que jamais nécessaire face aux attaques révisionnistes de l'histoire. D'un conflit politique et de classe, alors reconnu comme tel par l'ensemble de la communauté internationale (tout bord confondu), on passe à un "déchirement fraternel" dont les politiques espagnols d'aujourd'hui se chargeraient de panser la cicatrice. Cette contre-façon historique résonne amèrement avec l'actualité quand le gouvernement social-démocrate de Sanchez se charge du massacre des réfugiés à Ceuta et Melila ou d'ouvrir grand les portes de la méditerranée à la marine militaire américaine.
Le 18 juillet 1936, une part de l’armée soutenue par la grande bourgeoisie, les grands propriétaires terriens, la hiérarchie ecclésiastique, les secteurs les plus réactionnaires de l’appareil d’État et les puissances fascistes européennes, se souleva contre le peuple travailleur. Ce coup d’État fut la réponse violente des classes dominantes pour garantir leur offensive sur tous les terrains ; il fut leur riposte face à l’avancée de l’organisation ouvrière, paysanne et populaire.
Quatre-vingt-dix ans plus tard, le Bureau politique du Parti communiste des travailleurs d’Espagne rend hommage à celles et ceux qui combattirent le fascisme sur tous les fronts. Depuis les tranchées et les usines, dans les villages, les prisons, l’exil et dans chaque espace où la classe ouvrière et le peuple travailleur refusèrent d’accepter la victoire de la réaction. Nous nous souvenons de celles et ceux qui luttèrent pour notre avenir, et tout particulièrement de celles et ceux qui, en intégrant les Brigades internationales, vinrent dans notre pays donner le meilleur d’eux-mêmes pour barrer la route au fascisme.
La mémoire de 1936 est aujourd'hui un champ de bataille. Pendant des décennies, le régime politique issu de la Transition a construit sa légitimité sur une interprétation particulière de la guerre civile qui suivit le coup d’État fasciste : la guerre comme une « tragédie entre frères », la dictature franquiste comme un passé dépassé et sans conflit, et la Transition comme un exemple de réconciliation. Cette interprétation transforme une guerre née de la lutte des classes en une leçon morale sur la modération, et la violence fasciste en un simple excès ponctuel. Mais surtout, elle transforme la défaite de notre classe et de notre peuple en fondement idéologique du consensus actuel.
Face à cette falsification, nous affirmons catégoriquement qu’il n’y eut pas deux Espagnes également responsables. Il y eut une classe dominante qui eut recours au fascisme lorsque les mécanismes ordinaires de domination politique ne lui suffisaient plus pour contenir la croissance du mouvement ouvrier. Le soulèvement militaire fut la forme concrète qu’adopta la défense de la propriété, des rapports de production et de la structure traditionnelle du pouvoir face à une classe ouvrière organisée qui commençait, dans la pratique, à remettre en cause les limites de la République bourgeoise.
Le fascisme espagnol fut une réponse politique de la bourgeoisie à un moment de crise profonde de sa domination. Lorsque le parlementarisme cesse de garantir suffisamment la reproduction de l’ordre social, les secteurs fondamentaux du capital peuvent recourir à des formes plus ouvertes de dictature de classe. Le coup d’État de 1936 fut, en ce sens, une opération contre-révolutionnaire destinée à détruire les organisations ouvrières, à restaurer la discipline sociale, à écraser la lutte paysanne et à garantir la continuité de l’accumulation capitaliste.
C’est pourquoi l’antifascisme ne peut être réduit au sentimentalisme ou aux cérémonies institutionnelles. Il ne suffit pas de condamner Franco si, dans le même temps, on préserve les structures économiques, politiques, judiciaires, militaires, policières et culturelles qui permirent la continuité d’une grande partie du pouvoir après 1978. Il ne suffit pas de parler de démocratie tout en cachant que la monarchie fut restaurée par la dictature puis transformée en pièce centrale du nouveau régime. Il ne suffit pas de glorifier la réconciliation tandis que les fossés sont toujours remplis de dépouilles et que les fortunes constituées durant le franquisme demeurent intactes.
Les événements de 1936 nous enseignent que toute lutte conséquente contre la réaction doit poser la question du pouvoir et s’y rattacher sur les plans théorique et pratique. L’expérience de la Guerre nationale-révolutionnaire a montré la capacité héroïque de la classe ouvrière à combattre, à s’organiser, à produire, à alphabétiser, à créer une culture, à édifier une Armée populaire et à maintenir la résistance dans des conditions extrêmes. Mais elle a également montré les limites d’une stratégie qui, au nom de l’unité antifasciste, finit par subordonner l’indépendance politique de notre classe à des alliances interclassistes et à des formes politiques qui ne résolvaient pas la question de savoir quelle classe devait diriger la société.
C’est là l’une des leçons décisives que nous devons tirer pour le présent. L’antifascisme ne peut devenir une politique d’accompagnement de secteurs bourgeois prétendument progressistes. Il ne peut servir de prétexte pour enchaîner la classe ouvrière à des gouvernements qui administrent le capitalisme, augmentent les dépenses militaires, répriment la contestation sociale, maintiennent l’appartenance de l’Espagne à des alliances impérialistes et font peser sur les travailleurs et les travailleuses le coût des crises. La lutte contre le fascisme ne conserve son contenu révolutionnaire que si elle est stratégiquement subordonnée à l’organisation indépendante de la classe ouvrière et à la lutte pour le socialisme-communisme. Combattre la réaction ne signifie pas compter sur une fraction de la bourgeoisie pour défendre jusqu’au bout les intérêts de la classe ouvrière. Cela signifie intervenir sur la réalité concrète, unir les masses travailleuses dans la lutte, mais toujours à partir d’une politique qui nous est propre, d’une organisation qui nous est propre et d’un propre horizon de pouvoir.
Aujourd’hui, la réaction progresse dans de nouvelles conditions. Elle ne se présente pas toujours en chemise bleue ni avec le même langage qu’en 1936. Elle se nourrit de l’appauvrissement, de la précarité, de la peur de l’avenir, de la crise du logement, de la dégradation des services publics, du racisme, du machisme, du militarisme, du nationalisme et du désespoir social. Elle progresse parce que le capitalisme en crise produit de l’insécurité et désigne des boucs émissaires. Elle progresse parce que la social-démocratie a désarmée la classe ouvrière pendant des décennies, remplaçant l’organisation par la gestion institutionnelle, la lutte par la représentation parlementaire et le socialisme par une administration bienveillante de l’exploitation.
Elle progresse également parce que la guerre revient au centre de la politique mondiale. La guerre n’est pas une anomalie du capitalisme, mais l’une de ses formes normales d’existence dans sa phase impérialiste. La lutte pour les marchés, les ressources, les routes, les zones d’influence et les positions militaires pousse les États capitalistes vers le réarmement, la militarisation et l’offensive contre les conditions de vie de la classe ouvrière.
L’Espagne d’aujourd’hui n’est pas étrangère à cette dynamique. Elle fait partie de l’OTAN, participe à l’Union européenne impérialiste, accueille des bases militaires stratégiques, assume des engagements de réarmement, intègre ses forces armées dans des structures de commandement internationales, participe à des missions extérieures et contribue à la politique de guerre du bloc euro-atlantique. C’est pourquoi le mot d’ordre « l’ennemi principal est chez nous » doit revenir au premier plan, car il signifie combattre notre propre bourgeoisie, ses gouvernements, ses monopoles, son industrie militaire, ses alliances et son État.
La lutte contre la guerre impérialiste et la lutte contre la réaction ne font qu’une seule et même lutte. On ne combat pas le fascisme d’hier en soutenant le militarisme d’aujourd’hui. On n’honore pas celles et ceux qui résistèrent au coup d’État de 1936 en acceptant l’augmentation des dépenses militaires, la subordination à l’OTAN, l’économie de guerre ou la criminalisation de la contestation sociale. On ne défend pas la mémoire antifasciste en fermant les yeux sur la répression, le racisme institutionnel, la persécution de la solidarité internationaliste ou la banalisation du franquisme dans les médias, les tribunaux, les casernes et les parlements.
L’anniversaire du coup d’État fasciste doit également servir à rappeler que la classe ouvrière ne peut vaincre que si elle est organisée. L’expérience du mouvement ouvrier espagnol montre que, lorsque les communistes ont exercé une influence réelle et organisée dans le mouvement syndical, la classe a progressé en conscience, en unité et en capacité de lutte ; et que, lorsque cette influence s’est affaiblie, le syndicalisme a eu tendance à la fragmentation, à l’économicisme ou à la subordination aux intérêts de la bourgeoisie.
C’est pourquoi, quatre-vingt-dix ans plus tard, rendre hommage aux combattants antifascistes ne peut consister à regarder le passé avec mélancolie, mais doit se traduire par un travail dans le présent : dans les cellules sur les lieux de travail, dans l’organisation dans les quartiers ouvriers, dans l’intervention auprès de la jeunesse travailleuse, dans la lutte pour les femmes de notre classe, dans le combat idéologique contre l’anticommunisme, dans la reconstruction culturelle d’une conception prolétarienne du monde et dans l’opposition frontale à la guerre impérialiste.
Le Bureau politique du PCTE appelle à transformer le 90e anniversaire du coup d’État fasciste en une campagne de mémoire de classe et de lutte actuelle. Non pas seulement pour disputer le passé, mais pour remettre en question les catégories à travers lesquelles on comprend le présent. Non pas pour demander une reconnaissance à l’État, mais pour organiser celles et ceux que cet État exploite, réprime et envoie payer les crises et les guerres du capital.
Notre mémoire ne tient pas dans les cérémonies officielles. Notre mémoire est dans les grèves, dans les assemblées, dans les piquets de grève, dans les quartiers ouvriers, dans la jeunesse qui s’organise, dans les travailleuses qui luttent, chez celles et ceux qui s’opposent à l’OTAN, chez celles et ceux qui défendent la solidarité avec les peuples agressés, chez celles et ceux qui brandissent chaque jour le drapeau rouge de la classe ouvrière.
Honneur à celles et ceux qui combattirent le fascisme.
Honneur à celles et ceux qui tombèrent pour la cause de la classe ouvrière.