Le texte suivant est un manifeste produit et signés par des chercheurs en physique quantique à travers le monde. Il ne s'agit pas d'un texte à l'initiative du mouvement communiste international, donc certains éléments de lecture de la militarisation peuvent manquer. Cependant, le texte fournit une idée relativement claire et précise de l'instrumentalisation du progrès scientifique et du détournement des institutions de recherche en vue de la militarisation. Le texte en anglais fournit un certain nombre de références bibliographiques : source

 

Nous, en tant que chercheurs en science et technologie quantiques, publions ce manifeste afin d’exprimer nos profondes préoccupations face à la situation géopolitique actuelle et à la course mondiale au réarmement. Nous nous opposons fermement à toutes les formes de militarisation de nos sociétés et, en particulier, au sein du monde académique. Nous rejetons catégoriquement l’utilisation de nos recherches à des fins militaires, de contrôle des populations ou de surveillance. Nous nous opposons à la pratique du financement militaire de la recherche. Ce manifeste est un appel à l’action : affronter l’éléphant dans la pièce de la recherche quantique et rassembler tous les chercheurs qui partagent nos convictions.

Nos principaux objectifs sont :
• Exprimer, en tant que collectif uni, notre rejet de l’utilisation de nos recherches à des fins militaires.
• Ouvrir un débat dans notre communauté sur les implications éthiques de la recherche quantique à des fins militaires.
• Créer un espace où les scientifiques préoccupés peuvent partager leurs opinions et unir leurs forces en faveur d’une recherche démilitarisée.
• Plaider pour la mise en place d’une base de données publique recensant tous les projets de recherche dans les universités publiques financés par des agences militaires ou de défense.

Dans ce qui suit, nous exposons nos préoccupations et les raisons de notre opposition à la militarisation de la recherche quantique.

La guerre fait à nouveau rage à travers le monde, avec des estimations allant de 70 à plus de 110 conflits armés actuellement en cours. Dans ce contexte déjà inquiétant, nous assistons à une accélération de la course mondiale au réarmement. Si l’Asie de l’Est et de l’Ouest jouent également un rôle clé dans cette tendance globale, c’est sur le continent européen que cette course s’intensifie le plus fortement. La Russie a récemment connu un processus drastique de militarisation. L’Ukraine, au cœur d’une guerre éprouvante, consacre actuellement plus de 30 % de son PIB à la défense. Par ailleurs, principalement en réponse à l’invasion russe de l’Ukraine et sous l’influence de Trump, de nombreux pays de l’Union européenne ont entamé une course au réarmement sans précédent.

Le budget total de défense des États membres de l’UE est aujourd’hui le deuxième plus élevé au monde, juste après celui des États-Unis. Malgré cela, tous les pays de l’OTAN se sont engagés à augmenter leurs dépenses nationales de défense jusqu’à 5 % de leur PIB. Ces pays ont déjà atteint l’objectif de 2 % en 2025, y compris ceux considérés comme ayant une faible marge de manœuvre budgétaire, comme l’Italie.

Le secteur de la recherche et du développement n’échappe pas à cette tendance. Au contraire, il est explicitement identifié comme l’un des principaux secteurs où les gouvernements nationaux de l’UE peuvent allouer les fonds du plan ReArm Europe (désormais appelé « plan Readiness 2030 »). L’expansion des projets de recherche axés sur les technologies à double usage avait déjà été encouragée dans un livre blanc de 2024. En tant que chercheurs en information quantique et en technologies quantiques, nous constatons également une augmentation des projets et applications orientés vers le militaire dans nos domaines, tant dans le secteur privé que public. Parmi les applications réalistes figurent, par exemple, la distribution quantique de clés et les réseaux cryptographiques pour les communications militaires, les radars quantiques spatiaux pour la surveillance des satellites, les capteurs et horloges quantiques pour la navigation militaire, ainsi que les capteurs quantiques pour les drones.

Nous reconnaissons que les nouvelles technologies, y compris les technologies quantiques, ne sont pas neutres. Par exemple, l’apprentissage automatique et l’informatique en nuage [calculs importants répartis sur des réseaux potentiellement étalés] sont déjà utilisés pour réprimer des populations en traitant des données individuelles et en manipulant les opinions. De même, les technologies quantiques peuvent renforcer de nombreux outils utilisés dans la course au réarmement, comme le reconnaissent divers ministères de la défense et alliances internationales. Par exemple, l’OTAN considère les technologies quantiques comme faisant partie des technologies émergentes et de rupture essentielles pour la défense et la sécurité. En janvier 2024, l’OTAN a publié sa stratégie officielle en matière de technologies quantiques, visant à construire une « alliance prête pour le quantique ». L’Union européenne affirme également clairement que l’un des objectifs du développement des technologies quantiques en Europe est la défense et la sécurité. La société d’État russe Rosatom a également élaboré une feuille de route pour l’informatique quantique. Le 14e plan quinquennal de la Chine inclut le développement stratégique des technologies quantiques. De plus, le budget de recherche et développement du département de la Défense des États-Unis comprend des financements importants pour les applications quantiques, considérées comme essentielles pour maintenir la supériorité technologique nationale. L’Inde a également lancé une mission nationale quantique en étroite collaboration avec le secteur de la défense, et des initiatives similaires émergent dans de nombreux autres pays.

L’expansion du financement militaire de la recherche, fondamentale comme appliquée, ne se limite pas aux grandes puissances. Elle prend souvent la forme de partenariats asymétriques entre institutions académiques du Sud global et ministères de la défense de pays puissants. Cette stratégie constitue un mécanisme subtil d’imposition de « soft power ». Pour certains pays disposant de moyens limités, ces financements permettent de soutenir des projets autrement impossibles, mais ils s’accompagnent aussi d’objectifs militaires, comme rendre les armées « plus létales que jamais ».

Nous, en tant que scientifiques dont les travaux peuvent contribuer à ces technologies, sommes profondément préoccupés par cette situation et par l’accent croissant mis par les gouvernements sur le réarmement. Historiquement, les courses aux armements combinées à la montée de mouvements nationalistes ont conduit à des conflits majeurs et à des pertes de liberté et de démocratie. Les armes n’ont jamais été construites pour ne pas être utilisées.

Nous sommes également alarmés par certaines déclarations appelant les universités à abandonner leur neutralité pour développer des recherches militaires. De tels arguments ignorent les risques liés à l’évolution politique et au fait que ces technologies pourraient être utilisées à des fins autoritaires à l’avenir.

Nous pensons fermement que la neutralité des universités est essentielle pour garantir que la recherche publique serve l’humanité dans son ensemble, plutôt que des agendas géopolitiques. Une fois que les institutions de recherche s’alignent sur des objectifs militaires, elles perdent leur indépendance. Et cette dépendance est difficile à inverser.

L’argument selon lequel la guerre serait inévitable devient souvent une prophétie autoréalisatrice, servant à justifier des transferts massifs de fonds publics vers le militaire. L’histoire du XXe siècle montre que la doctrine de la « paix par la force » a souvent conduit à des conflits dévastateurs.

Dans ce contexte, nous souhaitons mieux comprendre l’ampleur de l’influence militaire dans la recherche quantique publique, et appelons à la création d’une base de données transparente recensant les projets financés par la défense.

À titre d’exemple, l’entreprise Leonardo S.p.A., principal contractant de défense italien, participe à de nombreux projets de recherche à double usage, tout en collaborant avec des institutions impliquées dans des conflits controversés, soulevant de graves questions éthiques.

Face à cela, nous souhaitons nous dissocier des applications militaires des technologies quantiques. Nous voulons nous assurer que nos travaux ne soient pas utilisés sur le champ de bataille ou comme outils de répression. Nous aspirons à une communauté scientifique plus attentive aux enjeux éthiques.

Nous souhaitons également encourager le débat, créer un réseau de scientifiques engagés et offrir un espace d’échange. Notre objectif n’est pas de stigmatiser des individus, mais de questionner un système.

Pour conclure, nous affirmons que la guerre doit être rejetée comme moyen de résolution des conflits. La paix ne peut être garantie que par la diplomatie, les traités internationaux et la coopération, et non par la destruction mutuelle assurée. En tant que scientifiques, nous pouvons élever notre voix dans ce sens.

 

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